Crédit photo : Argentina. Revista Vea y Lea

 

Pablo Picasso de son nom complet Pablo Diego José Francisco de Paula Juan Nepomuceno María de los Remedios Cipriano de la Santísima Trinidad Mártir Patricio Ruiz y Picasso, est l’un des artistes les plus influents du 20ème siècle. Résumer sa pratique artistique, c’est réduire ce qu’il faisait à une, deux, voir trois disciplines (peinture, dessin et sculpture), or ce dernier vivait sa vie comme une performance artistique permanente ; Se lançant continuellement des challenges, il mettra au défi l’existence quotidienne, par les multiples représentations et critiques qu’il en fit. 

 

 

Né le 25 octobre 1881 à Malaga (Espagne), il est le fils ainé de José Ruiz y Blasco, et de María Picasso López ; Son père professeur de peinture à l'école provinciale des Arts et métiers et responsable du musée municipal, lui transmet dès son âge, sa passion des arts et particulièrement de la peinture. A sept ans déjà, Picasso remplissait ses petits carnets de croquis de ‘ corrida’ et ‘ des pigeons’,  il  peint son premier tableau à l’huile à l’âge de 8 ans (Le Petit Picador jaune). En 1896, un an après que son père ait été nommé professeur à l’école des Beaux-Arts de Barcelone (La Llotja), Picasso, alors âgée de 14ans, débute magistralement une formation académique où il exécutera avec brio ses premières recherches de nu ; La légende raconte, qu’à ce moment-là, son père, à la fois, ébloui et découragé par son talent, ait cessé de peindre pour lui offrir sa palette et sa boite de peinture[1]. Il deviendra très vite, l’enfant chéri des Beaux-Arts de Barcelone et   peignera cette année-là ‘L'Enfant de chœur’. Plus tard, son père lui louera un atelier, au 5 ruelle de l’argent (carrer de la plata- Barcelone) où naitront ses premières œuvres d’importance dont ‘Science et charité’ (1897), pour laquelle il obtiendra une mention honorable à l’exposition des Beaux-Arts de  Madrid, la même année.  Ses recherches dont témoignent les multiples feuillets, dessins, croquis, tableaux et aquarelles, réalisés avant 1900, le mèneront, cette même année, à l’exposition universelle de Paris, où il représentera l'Espagne avec sa toile, ‘ Les Derniers Moments’. 

 

 

Pablo Picasso, Science et Charité, 1897

source image : www.rocbor.net 

 

Picasso s’imprègne de l'atmosphère parisienne, accompagné par son très proche ami Carlos Casagemas ; Ce dernier, se suicide après avoir tenté de tuer son amante Germaine Gargallo, le 17 février 1901.  Cet évènement tragique marquera le seuil de  passage de l’artiste, dans sa période Bleue. En effet, Picasso exprimera son deuil par ‘une transformation violente et délibérée’ de sa peinture, rappelant parfois l’oeuvre de Van Gogh ; Sous l’angle d’une monochromie bleue, il interprétera la mélancolie, la colère, le chagrin et la tristesse qui le traversent à la suite de cette tragédie, les œuvres importantes de cette période sont : ‘La mort de Casagemas’ (1901), ‘Portrait du suicidé ’ (1901), ‘ Enterrement de Casagemas’ (1901), ‘la Vie’ (1903), ‘les deux sœurs’ (1904). 

 

 

Il s’installe en 1905, dans l'atelier du Bateau-Lavoir, où il rencontre sa première compagne, Fernande Olivier ; S’en suit, la période rose caractérisée par des teintes «rougées » et des thèmes plus joyeux comme l’amour, le bonheur, les clowns, le cirque et les maternités (assis arlequin 1), (Famille d'acrobates au singe, 1905),(Maternité ou la mère et l'enfant), ( le garçon et le chien). La même année, il rencontre Guillaume Apollinaire et André Salmon et expose, le 25 février, ses premières toiles roses, à la galerie Serrurier. 

Femme à la mantille (Fernande Olivier) Picasso

source image : http://www.montmartre-secret.com

 

 Certains auteurs[2] s’accordent  sur l’importance de cette période dans les œuvres ultérieures de Picasso : Du ’Bain turc’ (1859) de Jean-Auguste-Dominique Ingres, exposé 45ans après sa production, au salon d'automne de 1905, jusqu’aux Statuettes iber-primitives qu’achète l’artiste en 1907, à Géry Pieret ; Ces observations éblouies, le conduiront jusqu’à son invention : “…C’étaient des statuettes ibériques… Eh bien, si vous regardez les oreilles des Demoiselles d’Avignon, vous reconnaîtrez les oreilles de ces sculptures !”  Expliquera-t-il[3], plus tard. 

 

Dés 1906, la commande du portrait de Gertrude Stein, que Picasso ne réussit pas à exécuter, va l’amener à concevoir et imaginer une solution picturale qui consiste à ‘Réduire les visages à leurs masques’.  Le Cubisme était né, influencé par l’art africain, les grands espaces de Gósol (village de Haute-Catalogne), et Fernande ! Picasso reviendra à Paris pour exhiber sa trouvaille, proclamant, contre l’avis défavorable de tous « Vous verrez, elle finira par lui ressembler ! ».

 

Dans la continuité de cette recherche, il conçoit ‘Les Demoiselles d'Avignon’ (1906-1907) qui représenteront l’acte de naissance officiel du cataclysme que fut le cubisme, et que le poète Pierre Reverdy décrira comme un acte de bravoure de la part de l’artiste qui décide de : « Tenir pour rien la masse énorme de ses connaissances, pour se mettre en demeure de tout apprendre et de tout recommencer ». Daniel-Henry Kahnweiler, Ambroise Vollard et les frères Stein furent les premiers, à percevoir la rupture et la force de ce tableau, ils prirent le pari fou de promouvoir le cubisme, à travers l’œuvre de Pablo Picasso, comme ils le firent jadis, pour Paul Cézanne, Gauguin, Vincent van Gogh, ou encore Henri Matisse ; Néanmoins, ce dernier tableau ne sera exposé qu’en juillet 1916, soit 9ans après sa production, au salon de l’art moderne en France. 

 

 

Pablo Picasso , Les demoiselles d'Avignon  

source image :  https://www.artistikrezo.com

 

Plus tard, la rencontre avec Georges Braque et le doyen Henri Rousseau dont les techniques autodidactes inspireront beaucoup l’artiste, apportera à ce dernier, un succès international, à travers de multiples expositions en Russie et aux états unis, des œuvres dites jumelles dont «Ma jolie vs Man with guitar en 1911 », «Bowl of Fruit vs Fruit dish ace clubs en 1912 » ; Cependant, le déclenchement de la première guerre mondiale freinera quelques peu les élans de cette concurrence analytique, amicale et productive qui liait Picasso à Braque dans les recherches du cubisme, lorsque Braque est mobilisé par la guerre, avec André Derain, le 2 août 1914.  A cette époque, le cubisme décoratif devient très vite populaire et envahie l’architecture, la mode et le cinéma. 

 

      

 Pablo Picasso, Ma Jolie,  1911  

   source image : http://search.it.online.fr        

 

 

     

                                                                                          
        Georges BraqueMan with guitar en 1911                                      
 source image : https://www.moma.org 

 

 

Un  an plus tard, Picasso connaitra le traumatisme de la mort, une deuxième fois : la tuberculose emporte sa seconde femme et muse, Eva Gouel – qu’on retrouve dans ses premières recherches du cubisme à travers : ‘Guitare -J’aime Eva` (1912), ‘Portrait de Marcelle Humbert’ (1911), Ma jolie (1911) ; Dés lors, Picasso exorcisera la réalité hostile par la peinture qui deviendra pour lui « une parade, une cuirasse de protection »[4] contre la réalité . 

 

Picasso and Eva Gouel 

Source image : https://www.pinterest.fr 

 

 

Ainsi, l’artiste représentera dans une succession chronologique, ses amours :   Fernande Olivier (1904-1912) : Portrait de Fernande Olivier au foulard (1906), les demoiselles d’Avignon (1907) , Eva Gouel (1912-1915) : Violon, Jolie Eva (1912) , Olga Khokhlova (1917 – 1927) : Danseuse assise (1920) , grand nu au fauteuil rouge (1929) , Marie-Thérèse Walter (1927-1936) : Buste de femme (1932) , Tête de femme (1931 ) , Dora Maar (1936-1944) : Femme aux bras levés (1936)  , Buste de femme (1942) , Françoise Gilot (1943-1953) : Figure au corsage rayé (1949) , Françoise sur fond gris (1950), Sylvette David (1954) : portrait de femme, Sylvette - (1954) , Jacqueline Roque (1953-1973) : “Jacqueline Roque avec des fleurs (1954) , Portrait de Jacqueline de Face, II (1962) .  

 

Olga Khokhlova, 1955, Cannes , France 

Source image :  https://alchetron.com  

 

Ce qui fera évoluer son cubisme à travers les modèles qu’il représente, et les perceptions, changeantes du monde que celles-ci lui inspirent. La femme devient ainsi pour Picasso, une unité de mesure du monde et des réalités qui l’entourent.  

 

Par ailleurs, l’artiste ponctuera ces passions, de solides engagements sociaux et politiques, ainsi il peignera : Guernica (1937), La Colombe de la paix (1949), la Guerre de Corée (1951), Portrait de Staline (1953), portrait de Djamila Boupacha (1961).

 

         Djamila Boupacha (1961)

source image

 

La peinture devient entre les mains de Picasso ‘ un instrument de guerre, offensif et défensif contre l’ennemi.’[5] Mais aussi un référent par lequel, il lègue à l’avenir,  dans une ‘véhémence créatrice’ une description globale du présent, sous toutes ses faces. Il se libère ainsi des préceptes rigides de la peinture officielle, qui était bridée par la perspective et  la figuration pour simplifier son sujet à son essence. 

 

« Il me parait certain que si le cubisme a eu l’importance que je lui accorde, il fallait que ce ne soit pas un phénomène limité à la peinture…De quoi s’est il agit au juste ? D’une remise en question de  beaucoup de choses, de façon à retrouver ce qui était éternel en peinture, ce qui était durable et  ce qui n’était pas qu’habit d’époque»[6]

 

La démocratisation de la photographique libère la peinture de ‘ toute littérature, de l’anecdote  et même du sujet’ ; pour Picasso,  un certain aspect de ce dernier appartient  désormais au domaine de la photographie.

 

Il profite de cette libération pour faire autre chose, cherchant la ressemblance plus réelle que réel, atteignant ainsi le surréel ; En avril 1937, en réaction aux bombardements de la capitale spirituelle du Pays basque « Guernica », par des avions nazis que le général Franco sollicite , Picasso, alors, horrifié par ce crime, signe et publie « songes et mensonges de Franco », une bande dessinée qui dénonce cette attaque sanguinaire contre des civiles ; Puis se lance dans la création qui deviendra l’une des plus célèbres : Guernica. Elle sera exposée, la même année,  au Pavillon espagnol de l'Exposition internationale, à Paris. Où il s’installera durant la seconde guerre mondiale.

 

 

 Guernica, perhaps the most famous painting by Pablo Picasso, being hung in the Municipal Museum in Amsterdam for an exhibition, 12th July 1956.

  Crédits :  Keystone/Hulton Archive - Getty

source image : https://www.franceculture.fr 

 

L’immense notoriété acquise grâce à cette dernière œuvre,  lui permettra de continuer à opposer ses idées, à la réalité que ses œuvres dénonçaient.  Son engagement se renforce par l’adhésion, le 5 octobre 1944, au Parti communiste français (PCF) ; il expliquera ‘ qu'il ne lui suffit plus de lutter avec ses peintures «révolutionnaires » mais de « tout [lui]-même», convaincue par l’idéal de progrès et de bonheur de l'homme[7] que le parti revendique. A la mort de Staline, il est appelé par Louis Aragon à illustrer l’article qu’il publie en son hommage, le 12 mars 1953, à la "une" des Lettres françaises[8] ; Picasso réalise alors un portrait, qui est très vite condamné par les militants, les cadres du parti et même le journal qui l’avait sollicité[9].

 

Pablo Picasso est attisé par les évènements majeurs qui caractérisent les années 50, la peinture du maitre se nourrira de ces évènements historiques qui marqueront le début de ce qui sera nommé, plus tard : l’époque contemporaine.

 

En effet, les idées fusaient  dans un climat de mutations idéologiques : Les économistes, les mathématiciens, les scientifiques, les chercheurs, les architectes, les urbanistes, les philosophes, les politiques, les religieux, les industriels et les artistes cherchaient tous un moyen de témoigner de ces profondes mutations qui touchaient à tous les domaines de la vie : l’économie, le travail, l’organisation politique, les modes de vie, les médias, l’art et les relations au monde ; C’est un véritable projet de modernité que Picasso esquisse entrain  de se  mettre en place ; Une modernité insufflée de libertés, d’innovations, de progrès et d’évolution. 

 

Cette période va être également marquée par des évènements révolutionnaires tels que les débuts de la décolonisation en Afrique, la déstalinisation de l’union soviétique, la révolution cubaine menée par Fidel Castro et Che Guevara, le soulèvement populaire à Berlin-Est, de nombreuses guerres d’indépendances comme la guerre d’Indochine (1946-1954), la guerre de Corée (1950 - 1953), et la Révolution Algérienne (1954 – 1962) ; Pablo Picasso, dans un désir d’exprimer la simultanéité et l’unité de ce qui se passait dans le monde, réaffirmera son cubisme, par une violente critique de la tradition picturale et de cette rationalité propre à la modernité. 

 

C’est ainsi, qu’en décembre 1954, un mois après le déclenchement de la guerre d’Algérie, Pablo Picasso entreprend de soutenir cette cause à travers une série de variations du célèbre tableau ‘Femmes d’Alger dans leur appartement ‘ du peintre orientaliste Eugène Delacroix ; dont il avait déjà entrepris quelques croquis, en Septembre 1939. Et c’est avec une volonté de sortir de l’héritage colonialiste, que fut l’orientalisme pour les femmes d’Alger, que le peintre entreprendra avec une brutalité sans précédent, de dynamiter l’œuvre de Delacroix, pour la reconstruire à l’image de son temps ; Et c’est avec une persistance rétinienne, qu’il transformera les ‘femmes soumises et recluses ‘ du peintre orientaliste, qui ‘attendent leur destin dans un harem’[10], en  révolutionnaires modernes,  fortes et courageuses.

 

Picasso réinterprète l’odalisque orientale au regard de ce nouveau contexte mondial, pour mettre en lumière des femmes cubiques, géométrisées et colorées qui inspirent force dynamique et liberté. Il produira ainsi une série de 15 peintures dont : "Version C" , "Version J", "Version K", "Version H", "Version L",  "Version M", "Version N", "Version O" , ainsi que des toiles indépendantes et de nombreux dessins cubistes.  

 

En guise de conclusion , ce génie soumettra à la vision idéologique du cubisme, l’œuvre orientaliste de Delacroix, mais aussi celle d’El Greco (Portrait d’un peintre-1950), de Velázquez (Las Meninas-1957), de Goya (Les Ménines-1937), de Rembrandt (Rembrandt et Saskia - 1963), d’Ingres (Bain Turc -1906), de Manet (Déjeuner sur l'herbede-1959) et enfin du maitre invisible que fut pour lui Cézanne (Le portrait refusé-1960) ; Exprimant à chaque fois et simultanément sa fascination pour les maitres du passé et son excitation des grandes trouvailles de l’avenir.

 

 

 M.B

 

 



[1] Pierre André Boutang , Pierre Daix et Pierre Philippe , 13 journées dans la vie de Pablo Picasso, la sept Arte ,   1999 .

[2] Serge Linarès, Picasso et les écrivains, ed citadelles & mazenod, 2013.

[3]Dor de La Souchère, Picasso à Antibes, 1960

[4] Interview de jean clair- directeur du musée Picasso, Paris, 1999.  

[5] Picasso et la presse. Entretien avec Georges Tabaraud, Réunion des musées nationaux, 2000.

[6] Daniel-Henry Kahnweiler, 1960, 13 journées dans la vie de Pablo Picasso.   

[7] Pablo Picasso, Pourquoi j’ai adhéré au PCF, L'Humanité,‎ octobre 1944.

[8] Les lettres françaises : hebdomadaire intellectuel du Parti communiste français.

[9] Le Monde, Quand Picasso refaisait le portrait de Staline, 26.12.2012. 

[10] Chawki Amari, Picasso-Delacroix: A chacun sa peinture de l'Algérie, slateafrique, 05/12/2012.