Illustration: Krour Mohamed , Bruit d'un marché , 145cm/142cm , Acrylique sur toile, 2016 . 

L’Homme : œil de lynx

M'hamed Issiakhem, né le 17 juin 1928 à Taboudoucht (Aït Djennad, Azeffoun) et mort le 1er décembre 1985 à Alger, à la suite d’une longue maladie, est un peintre portraitiste et plasticien algérien ; qui fut, tout au long de sa vie, habité par deux grandes passions : l’une pour l’art, l’autre pour l’engagement, qu’il confondait dans une pratique artistique singulière.

 

Il faisait parti avec ‘ Baya, Aksouh, Guermaz, Bel Bahar, Khadda et Mesli, de la génération de 1930 (ils étaient tous nés autour de cette année) ’ 1, qui fut à l’origine de l'art pictural moderne algérien; Cependant, M'hamed Issiakhem s’est démarqué de ses contemporains, par une personnalité atypique, à la fois énigmatique, tourmentée et mystérieuse ; Mais aussi pleine de douceur et d’affection, attachante, attrayante, passionnée et passionnante ; « Il est décrit comme un homme qui brillait par sa sensibilité, sa lucidité, son intelligence, sa réputation pour son don du lien social et du souci d'autrui, d'une part. Et d'autre part, comme un être énigmatique, ‘ à la fois violent, revendicateur, contestataire, victime, imposant, à la limite de la tyrannie’»2.

 

Cette personnalité scintillante de mille feux, M'hamed Issiakhem l’avait forgé dans la douleur et le drame ; Qui seront, d’ailleurs, deux thèmes centraux dans son travail pictural, à l’exemple de ‘Soleil noir’ (1969) ‘A la croisée des chemins’ (1980), Rouge (1985), ‘Dépression’ (1985).

 

En effet, tout commence par la séparation de l’artiste avec sa mère, en 1931, pour suivre son père à Relizane ; celle-ci lui sera présentée, 6ans plus tard, telle une inconnue, à la sortie de l’école ; Ses recherches sur le thème de la maternité dont il a été privé dès son enfance, seront omniprésentes dans sa peinture : ‘maternité’ (1972) , ‘portrait de la mère de l’artiste’ (1971) , ‘la femme et l’enfant’ (1982) , ‘Femme à l’enfant’ (1978) , ‘femme sur poème’ (1985) ; « Son malheur, il le brandissait comme une arme pour chasser les mauvais esprits qui l’avaient chassé auparavant du paradis maternel. »3.

 

Plus tard, en 1943, alors qu’il est âgé de 15ans, M'hamed Issiakhem, connaitra, ce qui fut sans doute, le plus tragique évènement de sa vie: la douloureuse perte de ses deux sœurs (Saïda et Yasmine), et de son neveu (Tarik), dans l’explosion d’une grenade qu’il manipulait ; Après deux ans d’hospitalisation et plus de 14 interventions chirurgicales, il sera finalement amputé de son bras gauche. Ce dernier évènement marquera définitivement chez l’artiste, ce que Friedrich Nietzsche énonçait comme la condition et le but de tout génie créateur: le chaos, l'enfantement, l'étoile, la danse. (‘Il faut avoir du chaos en soi pour accoucher d'une étoile qui danse. ’ Extrait de Ainsi parlait Zarathoustra); De cette manière renaissait pour la seconde fois, M'hamed Issiakhem, « l'homme aux mille éclats »!

 

A cette époque, il se distinguait déjà, par son talent de dessinateur. Renommé dans son village, grâce au concours, qu’il avait gagné à l’école primaire en représentant le maréchal Pétain , M'hamed Issiakhem reproduisait désormais, et avec talent les portraits des chefs politiques de l’époque, tels que ‘ Messali Hadj, Farhat Abasse, Bourguiba, Mohamed V, l’imam de Palestine (Mohammed Amin al-Husseini),...’; Après sa longue convalescence, il décide de quitter la demeure familiale, où subsistaient encore les souvenirs du drame et les remords qui les accompagnaient ; L’artiste décida alors de partir pour Alger, à la fuite d’un destin déjà tracé et qui lui convenait beaucoup moins que la promesse de la Liberté :

 

« Je n’avais ni argent, ni papiers mais je voulais fuir les principes rigides de l’époque, le mariage à 16 ans, le fait d’avoir des enfants en même temps que vos parents et de devoir faire le même métier que votre père (... ) Je sentais qu’il me fallait partir, quitter cette ambiance mais sans avoir à choquer ma famille (...) je sentais que j’avais quelques prédispositions pour le dessin et je me suis demandé dans quelle mesure , il n’était pas intéressant d’explorer de ce côté-là ! » 6

 

En 1947, il rejoint ‘la société’ puis ‘l’école’ des beaux arts d’Alger, où il suivra les enseignements du célèbre miniaturiste et nationaliste algérien Omra Racim(1896- 1975), qui le soutiendra avec Chokri Mesli, au prés de l’administration de l’école, pour leur admission en spécialité de peinture (cette discipline était, à l’époque, interdite aux étudiants algériens qualifiés d’ ‘ indigènes ‘ ) ; En 1951, M'hamed Issiakhem rencontre son frère jumeau7, Kateb Yacineii, dont il sera inséparable jusqu’à sa mort; Leur amitié nourrira la créativité et l’engagement de l’artiste, pour la démocratisation de l’art ; il ne cessera de revendiquer l’identité algérienne dans sa multiplicité culturelle.

 

Portrait de M'hamed ISSIAKHEM  - Djamila Kabla © 

 

Dans la nécessité ‘de rompre avec les enseignements d’Alger’et de continuer à se former, l’artiste obtient avec Chokri Mesli et grâce au soutien de Omar Racim, une bourse pour s’installer à Paris, entre 1953 et 1958, où ils seront tous deux, les premiers algériens à intégrer l’école nationale des Beaux-Arts de Paris. L’effervescence du paysage politique de cette période, révèlera en lui l’étoffe d’un révolutionnaire, il est ainsi définitivement acquis à la cause nationale. ‘Le Cireur’ (1955) ‘tableau des mœurs ‘ et ‘ Mendiants et aveugles d'Alger’ sont des tableaux représentatifs de cette période. Dès lors, le peintre s’insurge contre la mise en tutelle de l’art National ; Renaissant ainsi pour la troisième fois, en l’homme d’avant-garde, qu’il sera pour l’art post colonial.

 

A l’indépendance du pays, M'hamed Issiakhem, rentrera et prendra la fonction de dessinateur, au sein du journal « Alger républicain ». Il délaissera quelque peu sa pratique artistique, au profit d’actions administratives stratégiques, en cofondant, par exemple, en 1963, l’union nationale des arts plastiques. Il participera néanmoins, la même année, à la grande ‘ Exposition des peintres algériens‘, organisée en commémoration du 1er Novembre 1954, et préfacée par Jean Sénac ; En 1964, il est invité à exposer au Musée des arts décoratifs, à Paris et devient à son retour et jusqu’en 1966, chef d’atelier de peinture à l’école des Beaux-Arts d’Alger.

 

Il dirigera ensuite, les affaires pédagogiques de l’École des beaux-arts d’Oran et illustrera plusieurs œuvres de Kateb Yacine, avec qui, il réalisera en 1967, un film pour la télévision Algérienne, intitulé « Poussières de juillet ».

 

De 1965 à 1982, M'hamed Issiakhem créera les maquettes des billets de banque et de nombreux timbres postaux algériens. Il recevra une médaille d’or à la Foire Internationale d’Alger en 1973, pour la décoration du stand du Ministère du Travail et des Affaires sociales, ainsi qu’une distinction de l’UNESCO, pour l’art africain, à Rome, en 1980.

 

L’artiste défendra ainsi avec acharnement, la Cause de l’Art Algérien libéré de l’emprise coloniale et œuvrera en faveurs ‘de la reconnaissance des pouvoirs publics qui a tardé à venir et dont l'urgente tâche était d'encourager et de promouvoir la création artistique algérienne en Algérie et ailleurs.’9

 

L’œuvre : L’art comme arme de guerre

 

Vassily Kandinsky, peintre et théoricien de l’art russe , parlait de ‘la nécessité intérieure’, comme d’un principe fondamental par lequel les ‘ « artistes purs » essayaient de ne représenter dans leurs œuvres que l’Essentiel Intérieur, par élimination de toute contingence extérieure ‘ ; Dans cette logique-là, M'hamed Issiakhem, a été initié très jeune, dans le bain-Zaouia de son père, qu’il qualifiait de « la plus belle des universités du monde»10, et apprit à conjuguer avec aisance « l’Essentiel Intérieur » et « la contingence extérieure » pour produire des œuvres cryptées de messages à la fois, profanes et sacrés ; « Il a réussi la prouesse de concilier l'intériorité et la réalité environnante et d'atteindre l'harmonie entre les moyens artistiques et les buts esthétiques »11L‘artiste se situait lui-même entre figuration et abstraction : « Si ce n'est mes visages, ma peinture est abstraite », affirme-t-il.

 

Son expérimentation picturale et iconographique s’inscrivait dans une démarche exploratrice des diverses pratiques artistiques ; Ainsi, nous découvrirons M'hamed Issiakhem, peintre, sculpteur, graveur, graphiste, set-designer et décorateur de théâtre et cinéma ; il s’intéressa également à « l’histoire de l’art, la gravure, l’anatomie et la peinture d’après le modèle vivant »12 ; En 1971, Il enseigna l’art graphique à l’école polytechnique d’architecture et d’urbanisme d’Alger.

 

Aussi, les tragédies que connaitra l’artiste jalonneront ses créations d’un questionnement permanant sur le sens de l’existence, le rapport à autrui et particulièrement à la mère, aux idées, à l’identité et aux idéologies.

 

M'hamed Issiakhem vécu sa vie mitigé entre ce qui fut, selon lui, « une punition des Dieux » cherchant continuellement la rédemption par l’acte de création ; Et un engagement public, politique et institutionnel en faveurs de l’unité nationale , et contribuera à marquer l’histoire de l’art algérien par un remarquable travail d’organisation associative et de promotion national et international : « Pour lui, le rôle de l’art est essentiellement social et éducatif et doit se mettre au service de la société et de la libération des peuples. » 13 ; il mettra ainsi en place, une certaine vision « post- colonialiste », qui continuera à être mise en œuvre par les jeunes générations d’artistes algériens, longtemps après sa mort. 

 

La contemporanéité de son discours, la teneur de son engagement, la véracité de ses propos verbaux et picturaux, l’intégrité de sa personnalité et sa proximité avec le président Houari Boumediene, feront de M'hamed Issiakhem, le médiateur officiel entre les artistes et l’état. Il consacrera une grande partie de sa vie, à construire et renforcer le lien sacré qui lie l’artiste à son public : « Le véritable artiste est le confident choisi de son peuple et son indiscrétion est un acte de courage... Le drame est sa matière première. Non pas qu’il s’y complaise. Pour dénoncer le malheur, il faut bien le connaître. Il faut en prendre la mesure... Il sait que le malheur est aussi une faute de goût et ce malheur l’indigne... » 14 . 

 

[1] Nadia Agsous, l'art du tragique et du sensible, 2011. (http://w41k.com/49184)
[2] ibidem

[3]Mahieddine Saidani, Hommage à M’hamed Issiakhem : "L’homme aux mille éclats", 2015. 

[4] ibidem

[5] Entv, documentaire de Fawzi Sahraoui ‘ M’hamed Issiakhem’, Extrait de l’interview, 1985.

[6] ibidem
[7] M’hamed Issiakhem et Kateb Yacine, Les jumeaux pathétiques, par Benamar Mediene, UNESCO, Djazaïr, Une année de l’Algérie en France, Alger, 2003.
[8] Entv, documentaire de Fawzi Sahraoui ‘ M’hamed Issiakhem’, Extrait de l’interview, 1985.

[9] Nadia Agsous, l'art du tragique et du sensible, 2011. (http://w41k.com/49184)

[10] Entv, documentaire de Fawzi Sahraoui ‘ M’hamed Issiakhem’, Extrait de l’interview, 1985.
[11] Malika Dorbani Bouabdellah, sous la direction de Djaafar Inal, M'hamed Issiakhem...à la mémoire de, FIAC Editions, 2010.
[12]Nadia Agsous , M' hamed Issiakhem. L'art de l'émotion et du tragique, Février 2011

 

M. B